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Editorial, par Andressa Curry-Messer, 10 juin 2015

« On dit qu’on ne peut pas rentrer dans nos quartiers, moi je dis qu’on ne peut pas en sortir »1 Mourad a 25 ans, un dossier, un CV, quelques expériences. Cela fait bien longtemps qu’il tente sa chance dans l’espoir de décrocher un stage ou un job hors de sa cité. En vain. Et si le marché du travail officiel ne veut pas de lui, celui du travail illégal saura bien mettre en valeur ses compétences. Voilà tout le paradoxe.

Dans les cités les plus pauvres de Marseille, en France, 40 à 50 % de Mourad, des jeunes aux noms à consonance maghrébine et au chômage, cherchent désespérément un moyen de gagner leur vie. Or, les seuls à promettre un boulot, ce sont les trafiquants, véritables chefs d’entreprise d’une économie parallèle où la promotion sociale fonctionne comme dans n’importe quelle entreprise, avec ses apprentis, ses employés, ses cadres, son PDG : un enfant de 7 ans par exemple, qui fera une course pour « un grand » à l’épicerie du coin, recevra 3 à 5 euros ; plus âgé, il sera chouf, c’est-à-dire guetteur pour un réseau, pour 50 à 100 euros par jour. Le « patron » décèlera en lui ses meilleures aptitudes.

Certes, les salaires des petites mains sont alléchants. Pourtant, l’argent gagné fond comme neige au soleil. Tout d’abord parce que pour tenir le coup, il faut fumer. Une part de l’argent est donc directement rendue au trafiquant et alimente son marché. Vient ensuite la dépense futile : filles, fringues, véhicules. Il faut paraître et s’évader. Les plus futés graviront les échelons, prendront la place des caïds, deviendront millionnaires peut-être... ou finiront sous les balles d’une kalach2.

Au regard de cette réalité, à qui renvoyer la responsabilité ? Ne sachant quelle option proposer à la jeunesse de ces quartiers, l’Etat se satisfait trop souvent de cette économie qui, faute de mieux (ou de volonté politique) permet au moins leur survie, au sens premier du terme. Et puis, la paix sociale a un prix, dusse-t-il être négocié avec des criminels. Le monde économique, pour sa part, offre de vastes possibilités de blanchiment et de légalisation aux divers trafics des cités. Enfin, il y a les consommateurs, les gens bien comme il faut, qui s’approvisionnent auprès de ces réseaux, sans aucune gêne d’être fourni par un mineur.

Source : Livre French deconnection, au coeur des trafics de Philippe Pujol, ed. Robert Laffont, 2014.

1 Commentaire de Mourad à Philippe Pujol, journaliste français, spécialiste de l’économie des trafics dans les cités de Marseille.
2 Avtomat Kalashnikova, AK-47 ou AK-74 sont autant de noms donnés à la Kalachnikov, fusil d’assaut russe.

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