Editorial, par Daniel Stoecklin, 15 avril 2015

En France, l'Assemblée a voté vendredi 3 avril un amendement interdisant l'activité de mannequin aux personnes dont l'indice de masse corporelle est trop faible. Cela fait suite à la création d'un délit d'incitation à la maigreur excessive.

La valorisation de la maigreur est en effet problématique. En France, l'anorexie mentale touche environ 40'000 personnes. Dans 90% des cas, il s'agit d'adolescentes. Cette pathologie psychiatrique compte parmi celles qui provoquent la plus forte mortalité.

Selon l'amendement au projet de loi sur la Santé, la Haute Autorité de Santé pourra proposer un indice de masse corporelle au-dessous duquel l'exercice d'une activité de mannequin sera interdit. Le non-respect de cette interdiction, par exemple par une agence de mannequins, pourra se traduire par une peine d'emprisonnement de six mois et une amende de 75.000 euros. Certains s'élèvent contre ce qu'ils qualifient d'« amalgame entre anorexie et minceur » et contre une « stigmatisation des seules agences, qui doivent satisfaire la demande des créateurs de mode ou magazines ».

C'est faire peu de cas des innombrables enfants, et surtout adolescentes, qui se laissent piéger par le diktat de la mode. « Victimes de la mode », les enfants le sont d'autant plus que les limites restent difficiles à établir. Il est regrettable qu'il faille attendre des drames pour qu'on commence à prendre des mesures. L'amendement en question est le fruit d'une prise de conscience lente. Il a fallu qu'un mannequin pesant « moins de 45 kg pour 1,80 mètre » raconte avoir vu une collègue succomber sous ses yeux à un arrêt cardiaque à la sortie d'un défilé pour qu'on commence à réagir contre cette dérive de la mode pour laquelle des personnes se laissent carrément « mourir de faim ».

Dans d'autres domaines, la prise de conscience est encore plus lente. C'est le cas de la publicité pour les voitures. On ne cesse de vanter l'accélération de ce qui ressemble de plus en plus à des bolides censés satisfaire le besoin d'émotions fortes. Or les accidents de la route restent la plus grande cause de mortalité infantile due aux traumatismes. S'il faut une accélération spectaculaire, c'est bien celle de la prise de conscience : on devrait pouvoir interdire les publicités faisant l'apologie de la vitesse sur la route. Il est à parier que les constructeurs dénonceraient alors aussi une « stigmatisation des seuls véhicules qui doivent satisfaire la demande des automobilistes »...

Drôle de société dans laquelle la liberté semble résider dans le dépassement de soi, et surtout des autres. La Convention des droits de l'enfant offre une vision alternative : les droits qui y sont contenus sont autant de libertés formelles. Il s'agit de les transformer en libertés réelles : être réellement libre de discriminations, de définir son propre intérêt, de se développer, de penser, etc. Aucune agence ni aucun constructeur ne peut exploiter cette liberté-là, car elle est libre de droits. Victimes de la mode ou bâtisseurs de liberté : à chacun de choisir.

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