30 ans Convention des droits de l'enfant - 50 ans Office éducatif itinérant



Interview, par Evelyne Monnay, 24 décembre 2014

Au 1er janvier 2015, Madame Paola Riva-Gapany deviendra la nouvelle directrice de l'Institut international des droits de l'enfant. Licenciée en droit de l’Université de Neuchâtel et titulaire d’un Master en droit international et comparé de la Georges Washington University aux Etats-Unis, elle a travaillé dans le secteur humanitaire, privé et judiciaire, avant d'occuper depuis 2000 le poste d’assistante du directeur de l'IDE et, depuis 2009, de sous-directrice. Elle est également collaboratrice scientifique de l’IDE et de l’Institut universitaire Kurt Bösch (IUKB) pour le Centre suisse de compétence pour les droits humains (CSDH) depuis 2011. Interview.

Paola Riva-Gapany, comment en êtes-vous venue aux droits de l'enfant ?

mp3Ecouter l'interview dans son intégralité.

Par un intérêt personnel pour les droits humains en général et en particulier pour les droits des personnes les plus démunies. Les enfants, de par ce statut, se trouvent en situation de vulnérabilité. Je trouvais aussi ce domaine juridique qui prenait de l'essor lorsque j'étais étudiante très intéressant, une attirance intellectuelle. La Suisse commençait à se poser la question de la ratification de la Convention des droits de l'enfant.

Dans ce vaste domaine des droits de l'enfant, quelles sont les thématiques qui vous tiennent le plus à coeur ?

La question de la santé m'intéresse beaucoup, en lien aussi avec les enfants en situation de handicap. La question des enfants dans les médias, comment les médias ressentent les enfants, quelle vision on en donne, est-ce qu'ils participent activement dans les médias ? Bien sûr aussi la question de tout l'impact des coutumes comme l'excision, les mariages forcés sur la vie des enfants et des jeunes et j'ai aussi développé un intérêt pour toute la question « genre ».

De par le passé de Jean Zermatten, sans doute, un grand nombre de projets menés par l'IDE avaient trait à la justice juvénile. Est-ce que cette tendance prédominante pourrait changer à votre contact ?

Non, elle va continuer parce que c'est vraiment LA carte de visite de l'Institut, et il est intéressant de souligner qu'un des tous premiers droits de l'enfant qui s'est développé est le droit à une justice séparée avec la création du premier tribunal pour mineurs à Chicago en 1899. Les droits de l'enfant sont très fortement liés à la justice parce que lorsqu'on ne sait que faire d'un enfant, on se retourne vers le juge ! Donc je dirais que déjà rien que par le fondement, nous continuerons sur cette voie là et il est vrai que nous avons une carte maîtresse à jouer dans ce domaine. Nous accueillons beaucoup d'UNICEF nationales, de professionnels, nous avons des diplômes aussi que nous offrons et n'oublions pas qu'un de nos « géniteurs » est l'Association international des magistrats de la jeunesse et de la famille, qui regroupe notamment les juges des mineurs.

Continuité, donc, mais avez-vous tout de même envie d'impulser de nouvelles choses ?

Oui, comme je l'ai dit j'ai un intérêt particulier pour le domaine de la santé, c'est un des aspects que nous avons un peu mis de côté car nous ne pouvions pas tout faire mais c'est une de nos préoccupations. Les enfants sont très peu écoutés ou pris en considération dans ce domaine, notamment lorsqu'on leur inflige des traitements ou des médicaments. Dans un pays comme la Suisse, de plus en plus médicalisé, la question de l'intérêt supérieur de l'enfant doit se poser. En travaillant sur la question de l'excision je me suis aussi rendue compte que beaucoup de professionnels de la santé se trouvaient dans une situation délicate en cas de suspicion de maltraitance, en présence de mutilations génitales féminines par exemple, car on cherche de plus en plus à établir la responsabilité. Malgré eux, ils se retrouvent à privilégier leur protection plutôt que l'intérêt supérieur de l'enfant. Il y a vraiment un domaine à explorer et dans lequel faire de la sensibilisation et de la formation des professionnels.

L'Institut a été créé pour faire connaître les droits de l'enfant dans un premier temps puis remédier à des manques dans la formation des professionnels. Est-ce qu'aujourd'hui encore on peut dire, en Suisse, que l'Etat n'en fait pas suffisamment en la matière ?

En matière de sensibilisation, dans les écoles par exemple : elle est lacunaire. Au mieux, la journée du 20 novembre, où l'on parle de ces pauvres en Asie ou ailleurs qui n'ont pas à manger et ne vont pas à l'école mais pas des vrais problèmes des droits de l'enfant en Suisse ou alors des choses positives, qui vont bien, sur la jeunesse. Donc il faut déjà sensibiliser les enfants eux-mêmes et le public en général parce qu'on a toujours encore ici cette attitude paternaliste par rapport à l'enfant. Il faut de la protection mais on devrait aussi un peu changer notre regard, s'émanciper et avoir une démarche plus participative, aussi pour créer une « culture des droits de l'enfant ». Dans les premiers pays qui ont ratifié la Convention, les adultes d'aujourd'hui ont baigné dans cette marmite depuis tout petits. L'attitude en est moins condescendante.

Dans le domaine de la formation, quand je lis le communiqué du Kinderanwaltschaft qui dit que 90% des enfants en Suisse ne sont pas entendus dans les procédures de divorce, c'est énorme ! Alors que c'est une obligation légale. C'est aussi parce que les juges ne sont pas formés. En Suisse nous n'avons pas d'école de la magistrature qui pourrait donner des cours sur l'audition de l'enfant, des victimes, etc.

Et à l'étranger, y a-t-il des projets particuliers dans  lesquels l'Institut va évoluer ?

Toujours l'Afrique de l'Ouest, où nous voulons mettre en place un Certificat (CAS) en protection des droits de l'enfant. Nous aimerions faire pareil pour l'Asie du Sud-Est et nous continuons toujours notre sensibilisation-formation en Chine, avec la Shangai Academy of Social Sciences (SASS). Chose nouvelle, nous allons aussi dispenser en Amérique centrale et du Sud un cours sur la justice juvénile. A cela s'ajoutent des projets avec nos amis tchèques dans le domaine de la formation des assistants sociaux.

Dernière question Paola Riva-Gapany, succéder à une « icône », une « célébrité » des droits de l'enfant, c'est quelque chose qui vous effraie ?

Absolument pas, ça me motive ! Il faut dire que ça fait quatorze ans que je le connais (rires) et que j'ai vu l'icône grandir comme les enfants. Je pense que ça va être surtout dur pour lui parce qu'il ne va pas me voir tous les jours (rires). Mais non, au contraire, c'est très dynamisant !