Editorial, par Emmanuelle Werner Gillioz, Friends International, 1er octobre 2014

Avez-vous déjà serré un orphelin dans vos bras aujourd'hui ? Pas encore ? Si vous êtes de passage au Cambodge, l'opportunité se présentera bien assez tôt. Entre les temples d'Angkor et le musée du génocide Khmer rouge, des agences de voyages proposent des visites dans des orphelinats. Leur popularité est telle qu'elle a donné lieu à une tendance qu'en anglais on appelle « hug-an-orphan vacation ».

Au Cambodge, de nombreux donateurs désireux de soutenir un orphelinat contribuent en fait à perpétuer un système qui tend à séparer les enfants de leur famille. En 2012, une étude menée conjointement par le Gouvernement et Unicef révèle une augmentation du nombre d'orphelinats de 65% depuis 2005. Pourtant, 72% des enfants vivant en orphelinat ont au moins encore un parent. Les directeurs des structures recrutent des enfants issus des provinces pauvres, ils persuadent et parfois contraignent leurs parents à les laisser partir avec la promesse d'un futur meilleur. Une fois les centres remplis, les directeurs y accueillent des touristes et autres visiteurs dont ils espèrent recevoir les dons. Pour susciter leur pitié, ils maintiennent le centre dans des conditions précaires et donnent aux enfants des consignes claires : ceux-ci ne doivent jamais mentionner leur famille.

Cette tendance s'observe également dans d'autres pays comme le Népal, l'Indonésie ou le Kenya. Une véritable industrie s'est développée autour d'orphelinats créés pour lever des fonds. Les enfants séparés de leur famille qui n'ont pas les moyens de les envoyer à l'école se retrouvent instrumentalisés dans des centres aux pratiques parfois douteuses. Les promesses d'un avenir meilleur partent alors en fumée.

Trop souvent, le débat se polarise autour des « bons » et des « mauvais » orphelinats. Quels que soient les standards de qualité en vigueur dans ces centres, des années de recherches scientifiques prouvent que l'institutionnalisation a un effet néfaste sur le développement et le bien-être de l'enfant : troubles du comportement, capacités sociales et intellectuelles réduites, risques élevés d'abus par le personnel des institutions et les autres enfants. Répondre aux besoins matériels d'un enfant n'est pas suffisant. Il lui faut attention, amour, une figure stable à laquelle s'attacher. Autant d'éléments qu'il est quasi impossible d'obtenir dans un orphelinat (nombre élevé d'enfants, rotation du personnel). Les familles quant à elles vivent souvent la séparation comme un déchirement. Les étrangers de passage sont en général touchés par les signes d'affection que leurs témoignent ces « orphelins » qui s'agrippent à leur cou. Ce qu'ils ignorent, c'est que les photos qu'ils posteront sur leur page Facebook ne font pas état d'enfants à l'affection débordante, mais bien d'enfants souffrant de troubles de l'attachement.

Il n'est pas aisé de changer certains comportements motivés par la pitié, c'est pourtant un exercice dont nous ne pouvons faire l'économie. Soutenir des projets qui renforcent les familles et les communautés : la voie vers un développement durable.

Emmanuelle Werner Gillioz est la directrice du bureau suisse de Friends-International, une entreprise sociale qui travaille auprès des enfants et des jeunes marginalisés, leur famille et communauté en Asie du Sud-Est et à travers le monde. Retrouvez Friends-international Suisse sur Facebook.

Voir aussi : ONG du mois d'août (Children In Families, Cambodge)

NB : L'éditorial ne reflète pas forcément les vues de la direction et de l'équipe IDE.

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