Editorial, par Pierre Jaccard (Suisse Solidaire Nochlechka), 23 août 2018

2018 08 23 ED nochlechkaEn Russie, nombreux sont les enfants interdits d’école. A l’heure de la rentrée scolaire romande, où les élèves traînent des pieds pour rejoindre leurs classes, bien des petits Russes n’ont aucun accès à l’éducation. Ce sont les filles et les fils de citoyens russes sans-papiers dans leur propre patrie. Apatrides comme leurs parents, ces bambins n’existent pas pour l’administration du pays.

Le HCR sur le front

Il y a quatre ans, le HCR lançait une campagne mondiale de 10 ans pour mettre fin à l’apatridie, abolir le vide juridique dévastateur qui rend impossible la vie de millions de personnes dans le monde. Un des buts affichés: permettre à tous les nouveau-nés de recevoir un acte de naissance. Aujourd’hui c’est le cas en Russie, même lorsque les parents sont démunis de toute identité.

4 millions de citoyens russes apatride

Rappelons que plus de 4 millions de Russes souffrent de cette iniquité administrative due à l’absence de propiska dans leur passeport intérieur. La propiska est ce statut administratif que le citoyen russe acquiert lorsqu'il enregistre son lieu de résidence. Cette inscription est l'unique clé pour une existence bureaucratique et les droits qu'elle procure. En outre, pour recevoir un enregistrement de résidence permanente il faut soit être propriétaire, soit avoir la permission du propriétaire, un système propice à de multiples abus. En Russie, curieusement, les droits individuels ne sont pas attachés aux personnes, mais à leur résidence. S’il n’y a pas de résidence, il n’y a pas de droit.

Olga, une scolarité entre guillemets

Une citoyenne russe démunie de ce statut administratif donne donc naissance à un enfant au futur incertain. Veronika, maman sans-papier, en est le triste exemple. Elle raconte: «On m’a dérobé mes papiers, mon argent. Sans eux, je n’ai pas pu déclarer le vol, me refaire des papiers d’identité. Je n’existais plus. Je n’ai pas pu me marier. Enceinte: impossible d’avoir un suivi gynécologique. Quant à l’accouchement: c’est aux urgences que ma fille Olga est née, seul lieu où les mères telle que moi peuvent enfanter. Pour que le personnel hospitalier me donne l’acte de naissance auquel j’ai droit, j’ai dû les supplier, pincer Olga pour qu’elle pleure un peu, pour qu’ils entendent qu’elle était-là, bien vivante. Et, malgré cet acte de naissance, ma fille, six ans aujourd’hui, n’a jamais pu connaître les bancs d’une classe. Sans cette propiska, ils ont toujours refusé de l’inscrire.»

L’irrespect de la Constitution

Une absurdité contrevenant à la loi russe du 10.07.1992 No 3266-1, qui stipule: «L’accès à l’éducation est sans restriction aucune pour tous les enfants, sans tenir compte de la présence ou non de l’enregistrement ou d’autres facteurs ou circonstances (...)» De plus, les méfaits de ce système contredisent les principes de la Convention onusienne des droits de l’enfant. Adoptée par la Russie le 20 novembre 1989, elle stipule que les Etats-membres respectent et assurent la réalisation de tous les droits prévus par la Convention pour chaque enfant de leur juridiction sans aucune discrimination… que le droit à l’éducation est réalisé sur la base de possibilités égales pour tous les enfants, indépendamment de ses origines sociales, de la situation financière de l’enfant, de ses parents ou tuteurs légaux ou de toute autre considération.

Je rêve d’une existence normale

Veronika et des milliers de mères russes, elles aussi sans-papiers, rêvent que la loi soit appliquée, que leur progéniture puisse vivre comme ses petits camarades, rechigner parfois à devoir se rendre à l’école, avoir une existence normale, des espérances comme tout un chacun.
Aujourd’hui, au pays des sans-papiers, le futur de ces enfants-là est compromis.

Photo: Suisse Solidaire Nochlechka

NB: L'éditorial ne reflète pas nécessairement les vues de la direction et de l'équipe IDE.

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