Editorial, par Andressa Curry-Messer, 16 août 2018

2018 08 16 ED survivors indeC’est à partir d’une recherche de terrain sur l’abus sexuel des filles en Inde qu’Insia Dariwala, cinéaste internationale primée d’origine indienne, décide de changer le protagoniste de son film The Candy Man. En récoltant des témoignages d’hommes victimes de violences sexuelles lorsqu’ils étaient enfants, elle s’est rendue compte de l’importance de mettre en évidence ces vécus douloureux et silencieux de la société indienne.

Les hommes qui témoignent ne veulent pas être appelés des victimes mais des survivors ou survivants, en français. Le mot a son sens: il porte la souffrance, le traumatisme, l’abîme d’un être, précisément d’un enfant, violé dans sa dignité physique, psychique, morale et émotionnelle. Mais il porte aussi la force et le courage d’un individu qui a survécu à la violence, à l’isolement, au déni et à la négligence de ses proches, de la société et de son pays.

«J'avais cinq ans quand l'abus a commencé et ça a duré deux ans. Appelle-moi un survivant plutôt qu'une victime (…) Je n'ai dit à personne par peur. J'étais menacé, manipulé et, plus que tout, je pensais que c'était de ma faute.» (Un étudiant de 22 ans originaire de Pune, dans l'État du Maharashtra).

Insia Dariwala elle-même et son mari sont des survivants d’agressions sexuelles survenues pendant leur enfance. Lors de la projection de son film, Dariwala a lancé une pétition en ligne en exhortant le gouvernement à mener une étude sur les cas d’abus sexuels d’enfants de sexe masculin.

En Inde, la dernière étude gouvernementale sur cette question date de 2007. On constate que 53,2% des enfants ont alors déclaré avoir subi une forme d'abus sexuel et parmi ceux-ci, 52,9% étaient des garçons. Malgré ces chiffres, peu de protection a été octroyée aux garçons.

«C'est un garçon, il n'a ni perdu un hymen ni n’est tombé enceinte. Il devrait se comporter comme un homme, pas un sissy.» (Déclaration du père d’une victime d’agression sexuelle de 9 ans lors de l’étude gouvernementale de 2007).

En fait, la structure socio-culturelle patriarcale de l’Inde brouille la distinction entre sexe et genre. Il en résulte des constructions socio-idéologiques discriminatoires entre garçons et filles. Les garçons sont moins protégés: ils sont plus souvent agressés physiquement par leurs parents, soumis à des châtiments corporels à l'école ou livrés à eux-mêmes dans la rue. De nombreux châtiments corporels sont ainsi infligés aux garçons jusqu'à ce qu'ils apprennent à ne pas pleurer et «à être un homme».

Néanmoins, l’initiative de la cinéaste et activiste Dariwala n’a pas laissé indifférente la ministre indienne du développement de la femme et de l'enfant, Maneka Gandhi. Récemment, la ministre a modifié la législation pour faire en sorte que la protection des enfants contre les abus sexuels ne soit plus sexiste et discriminatoire. Elle a aussi invité Dariwala et des ONGs à entreprendre une étude approfondie sur l'abus sexuel masculin.

Photo: tirée du film.

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