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levgen
25/08/2008, 15h34
Article de Saidou Djibril, du Niger, envoyé spécial au Sénégal

SOCIETE : Sénégal/ Quand les petits métiers et la mendicité détrônent l’école

Déguenillés, courant dans tous les sens ou transportant des ballots sur des têtes frêles, des dizaines d’enfants fourmillent à la gare routière de Mbour, à 80 km à l’est de Dakar, la capitale sénégalaise. D’autres, moins prosaïques, psalmodient des phrases presque inaudibles pour demander l’aumône. A la gare comme au quai de pêche de cette cité balnéaire, le spectacle reste le même : la rue et les petits métiers ont repris la place de l’école.

La gare routière de Mbour commence à refuser du monde. Il est dix heures, et alors que le soleil commence à darder timidement ses rayons sur le cercle de la terre, un manège bruyant s’empare de la gare : des hommes et femmes et surtout des bambins s’affairent. Des négociants ambulants crient à tue-tête pour vanter leurs petits articles sous le regard intéressé de quelques touristes venus admirer la beauté naturelle de cette ville, l’un des plus grands sites touristiques du Sénégal.

M.W, un jeune talibé de 10 ans, dégagé des ardeurs de ses compères qui démarchent des voyageurs, s’avance vers un groupe de visiteurs. Avec une allure pourtant preste, le visage émacié, la voix hésitante, le môme tend sa sébile. « Fissabilillah » supplie-t-il. Devant les sollicitations du jeune garçon, un des membres du groupe lui tend une pièce de monnaie. M.W jubile, ses yeux scintillent de joie…

Disciples de « daaras » (écoles coraniques), M.W mène de front une vie de talibé et de pourvoyeurs de sous pour son maître coranique. « Je passe le clair de mon temps aux abords de la gare pour quémander. Mon maître me battait, si je ne versais pas la somme de 200 FCFA exigée chaque jour » raconte-t-il.

A l’instar de plusieurs responsables de « daara », le maître de M.W a institué une dîme quotidienne à ses disciples. Ces derniers sont contraints d’écumer les rues et les endroits hyper fréquentés de la ville à la recherche du fameux sésame qui affranchirait de la pénitence du marabout. L’éducation, droit fondamental reconnu à tout enfant, se rétracte sous la pression de l’implacable appétit de certains adultes sensés pourtant l’assurer aux enfants placés sous leur garde. Le lucre a ainsi détrôné le droit à la protection auquel tout enfant aspire.

Provenant de contrées diverses du Sénégal, ces jeunes essaiment tous les jours à la gare routière de Mbour. Quête de pitance quotidienne pour certains et fuite de « sévices » pour d’autres. A en croire, M.S, jeune talibé de 10 ans, « chaque jour, je dois verser une somme de 250 FCFA à mon marabout ». Et, poursuit-il, « je serai assommé, si je ne parvenais pas à réunir cette somme, ce qui ne me donne pas l’occasion de m’épanouir ».

Pareillement, A.S, 12 ans, est lui, astreint aux travaux « forcés » par ses parents. « C’est suite à un niveau d’étude très bas que j’ai été contraint d’abandonner les classes pour être apprenti mécanicien » explique-t-il. Une situation qui ne lui plait guère d’autant plus que, jure-t-il la mort dans l’âme, « je n’ai point de temps pour jouer avec mes camarades ». Un fait largement confirmé par M.N, 13 ans, qui sert de guide d’aveugle à son grand-père. Pour l’élève de Cm1, ce n’est point de gaieté de cœur qu’il conduit son grand-père tous les jours au quai de pêche. Tout au plus, il explique : « je n’ai point de temps pour me défouler comme mes amis parce que je suis obligé de conduire mon grand-père ». Cri de cœur également partagé par A.B, un jeune bissao guinéen, qui fait office de talibé. Ce jeune immigré aurait pu aller à l’école formelle, mais l’indigence de ses parents lui a prescrit le chemin du « daara » où il a été confié à un maître coranique.

Tout comme les talibés, d’autres enfants voient leur droit à l’école sacrifié sur l’autel du handicap de leurs géniteurs. C’est le cas de N.F, 7 ans environ, guide de sa maman non voyante. Cette fillette n’a jamais connu l’ambiance des salles de cours, elle ne connaît ni « daaras », ni école formelle. En guise de maître, NF ne connaît que la rue, celle qui mène vers l’âme charitable qui s’émeut devant le handicap de sa maman.

« Elle n’est pas encore allée à l’école, car je manque de moyens et il n’ay pas quelqu’un pour m’aider » raconte Astou Diagne, la maman de N.F. Quant à ses aines, « ils étaient contraints d’abandonner (l’école) pour les mêmes raisons » regrette Astou Diagne.

De même le jeune Abdoulaye, 9 ans, fait du quai de pêche son lieu de prédilection. Le métier de blanchisseur et de portefaix n’a presque aucun secret pour ce jeune garçon qui affirme n’avoir jamais été à l’école formelle. Toutefois, concède –t-il, « je fréquente une daara ». Grâce à ses petites activités, Abdoulaye empoche 200 à 300 FCFA par jour.

A la gare comme au quai de pêche de Mbour, les petit métiers exercés par les gamins semblent ordinaires : « je ne sais pas si ces enfants étudient ou pas (…) ça ne m’intéresse pas » lance, sous anonymat, un homme. Pour lui « c’est le travail qu’ils font (les enfants) qui importe pour moi et je les paie ». Enrôlés souvent contre leur gré dans des petits métiers, les jeunes enfants accomplissent des tâches sous payées s’ils ne s’adonnent à des occupations qui tombent sous la coupe des pires formes de travail. Alors que certains s’échinent à laver des ustensiles sur les berges de la mer, d’autres officient comme coupeurs de poissons au quai.

Pour Tening Sène, la quarantaine sonnée, la situation de ces enfants est « préoccupante », du fait de leur manque d’éducation. Des initiatives pointent à l’horizon pour ces enfants. Premier à donner le ton, l’Ong Caritas. « Nous avons décidé de prendre le taureau par les cornes » explique Ely Paul Biagui, responsable du volet hydraulique à Caritas. Un système de parrainage, indique-t-il, verra le jour en vue de recenser quelque 500 enfants, âgés de 3 à 8 ans qui seront insérés dans l’enseignement préscolaire. D’ici là les mômes continuent à s’affairer autour de la gare routière et au quai de pêche de Mbour, abandonnés à leur sort.

Saidou Djibril,

Envoyé spécial à Mbour (Sénégal)

Ce reportage est le fruit d'un atélier de formation organisé en juin dernier par Plan à Mbour (Sénégal)