Enfants en situations difficiles

   
 
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Intégration : qui mène la danse ?

Le spectacle de l’école « Espace danse » donné dans le village de Savigny (Suisse) les 27, 28 et 29 mars a connu un succès impressionnant. Plus de 1.600 spectateurs ont assisté à un spectacle de près de 3 heures avec sur scène pas moins de 180 participants !... Tous ces jeunes danseurs et leurs professeurs ont enchanté l’assistance à travers une histoire poétique, « Le sac magique d’Henriette », illustrée en théâtre et marionnettes et en danses dans un registre des plus variés. Des tous petits aux jeunes adultes, tout ou presque y est passé : rondes, break, hip-hop, salsa, claquettes, danse classique, moderne, contemporaine.


Photo : Pascal Jeanrenaud

Ce succès n’est pas venu tout seul. Tout d’abord, il y a la qualité de la prestation artistique. Celle-ci couronne 20 ans d’engagement de Eliane Baiguera pour l’école de danse qui réunit à Savigny des jeunes de toute la région grâce aux grandes compétences des professeurs dans toutes les disciplines. Mais il y a aussi l’engagement indéfectible d’une équipe de bénévoles réunissant dans les coulisses plus d’une cinquantaine de personnes, habitants du village et des alentours. Qui aux lumières, qui au son, décors, technique, créations et confections des costumes, maquillage, etc., ils ne ménagent pas leurs efforts pour préparer, et cela des mois à l’avance, ce spectacle magnifique. A l’évidence, cette manifestation culturelle suscite et renforce de manière régulière depuis maintenant 20 ans la convivialité et l’intégration sociale dans la commune de Savigny.

En tant que sociologue, je m’interroge devant ce phénomène qui fait exception au mouvement général de fragilisation du lien social, que nous autres nommons aussi « désaffiliation ». J’ai interrogé les protagonistes et il en ressort que cette manifestation culturelle a émergé de manière spontanée, sans soutien public, et qu’elle s’accroît même régulièrement grâce à la générosité personnelle qui représente une forme d’engagement citoyen. Ce rôle intégrateur et identitaire est assumé entièrement par les volontés et efforts des particuliers.

Cela appelle une réflexion plus générale sur la politique de soutien à la culture, et en particulier à des manifestations à but non lucratif comme celle-ci. La culture est le parent pauvre d’un pays riche comme la Suisse : rien de nouveau sous le soleil. En février, le Conseil fédéral a d’ailleurs rejeté la motion du député Recordon pour un « soutien à la culture dans le contexte de crise économique qui s’annonce », argumentant qu’il y avait déjà assez de soutien pour la conservation des monuments historiques… C’est là avoir une vision plutôt étroite de la culture ! D’autre part, les médias titrent régulièrement sur la « violence des jeunes ». C’est également une approche réductrice de la jeunesse : rappelons que 97% des enfants (0-18 ans) en Suisse ne commettent aucun délit et qu’une grande partie s’investit dans des associations locales comme celle évoquée ici. Ne méritent-ils pas d’être reconnus ? En tout cas, ils ne font jamais la une ! La stigmatisation de la jeunesse par abus de sensationnalisme entraîne une méfiance imméritée. Celle-ci se répercute sans doute également sur le niveau du soutien public dans le domaine associatif et culturel… Et c’est le cercle vicieux : moins de soutien, plus de défiance…

Rappelons que l’encouragement à la vie culturelle n’est pas une option facultative, à concéder éventuellement quand l’économie va bien. C’est un pilier de la cohésion sociale et c’est à ce titre qu’elle constitue même un droit fondamental : la Convention des Droits de l’Enfant l’inclut comme une obligation faite aux pays l’ayant ratifiée (la Suisse l’a fait en 1997) : « Les Etats parties respectent et favorisent le droit de l’enfant de participer pleinement à la vie culturelle et artistique et encouragent l’organisation à son intention de moyens appropriés de loisirs et d’activités récréatives, artistiques et culturelles, dans des conditions d’égalité » (CDE, art. 31, al. 2). Quelle est la politique que la Suisse met en œuvre pour réaliser ce droit ? C’est au niveau de la réalité locale qu’on observe les effets d’une politique. En l’occurrence, on constate que c’est encore et toujours une politique de milice, des citoyens engagés, sans soutien public ou presque.

La culture comme vecteur d’intégration sociale, est-ce un concept tellement difficile à comprendre pour les pouvoirs publics? Ou préfère-t-on payer les effets dévastateurs d’une absence d’encouragement et de conditions cadres nécessaires à des activités intégratrices et conviviales ? Même en temps de crise économique, ou plutôt surtout dans cette période, l’inculture coûte toujours plus cher que la culture. En attendant que les élus y réfléchissent, « Espace dance » porte bien son nom car cette école crée justement un « espace dense » de relations sociales. Les citoyens qui y participent, contribuent activement au tissu social et ainsi aux retombées économiques pour leur région. De manière générale, le soutien à la culture pourrait davantage favoriser un véritable partenariat privé-public pour la pérennité et la multiplication de tels espaces de rencontres intergénérationnels et interculturels. Enfants d’immigrés italiens, Eliane et Walter Baiguera, avec leurs nombreux amis d’ici et d’ailleurs, donnent en tout cas une belle leçon d’intégration. On peut parier qu’ils remettront ça pour l’édition 2011 et pour de nombreuses années encore. Toutes nos félicitations à eux et aux jeunes danseurs !

Daniel Stoecklin
Collaborateur scientifique à l’Institut international des Droits de l’Enfant
Professeur à l’Institut Universitaire Kurt Bösch (www.iukb.ch)

Lien : http://espace-danse.net/

 

03 Apr 2009 situdan



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